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« Leo the Last », un œil à la rue

« Leo the Last », un œil à la rue Posted on 27/11/2017

Dans le flot de chefs-d’œuvre So British ! au programme du FIFH, il ne fallait pas omettre ce joyau discret de John Boorman avec Marcello Mastroianni. Malgré le piteux état de la copie 35 mm projetée, cette fable poétique et sociale n’a rien perdu de son charme.

Leo n’aime pas les hommes, il préfère les oiseaux. À peine revenu dans son ancien quartier londonien, il est déjà assigné à résidence par des proches encombrants, aux airs rapaces, piaillant à l’envi. Il se munit alors de sa chère longue-vue et se réfugie dans sa passion : l’ornithologie.

Scrutant son quartier au travers de sa fenêtre, il s’aperçoit qu’une population essentiellement noire et rongée par la misère a investi la rue. Bien vite, le regard de Leo dévie : il se mue en observateur des injustices à laquelle sont livrés ses voisins dans le besoin.

John Boorman livre ici une vision de son époque – l’aube des années 70 – pas tant à la manière d’un observateur scrupuleux qu’à celle d’un poète audacieux. Hors de question pour le réalisateur d’opter pour une forme documentaire : l’image, tout en teintes de bleu et de gris, est parfois empreinte de grotesque – notamment lorsque les bourgeois grivois se goinfrent comme des animaux sauvages.

La force du film, justement, réside dans la distanciation et non dans la proximité. Il y a celle opérée par le personnage de Leo – incarné à la perfection par Marcello Mastroianni –, en voyeur bien intentionné qui se fait le spectateur de son époque, comme son public. Et il y a celle opérée par le réalisateur, qui se calque sur le schéma de Fenêtre sur cour, qui garde à distance ses sujets : les résidents pauvres.

Ces vies brutes s’entassent, au loin de Leo et du spectateur, dans un immeuble, où chaque étage raconte une histoire qu’on ne peut entendre mais dont on observe des bribes. On assiste aussi aux morceaux de bravoure de Roscoe, véritable héros du quartier, amant de Salambo, jeune femme qui tombe dans la prostitution sitôt que son protecteur est injustement arrêté par la police.

Au cours d’une scène de libération du corps et de l’âme dans une piscine, mémorable, Leo sent quelque chose, pour la première fois depuis longtemps. Il sent qu’il doit agir, protéger Salambo, dont il s’est épris. Faire quelque chose d’héroïque. Devenir, sans usurper son identité, Roscoe. Ce jeu de miroirs, de fenêtres et de lentille, est un chef-d’œuvre glacé, une vitre déformée mais pas déformante sur la société et la lutte sociale.

Sacha Rosset