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Klaus Barbie : deux manières d’approcher le monstre

Klaus Barbie : deux manières d’approcher le monstre Posted on 28/11/2017

Au Festival du Film d’Histoire de Pessac, deux documentaires traitent de manières très différentes d’un même homme : le criminel de guerre Klaus Barbie, dont les archives écrites du procès sont rendues publiques cette année. D’un côté, Klaus Barbie, un procès pour mémoire livre de manière intimiste les souvenirs de ceux qui ont assisté à son procès. Tandis que Klaus Barbie, la traque s’intéresse à la cavale épique de celui qu’on surnomme encore « le boucher de Lyon ».

Comment parler d’un homme qui a contribué à plus de 4 000 meurtres, 7 000 déportations de juifs, et 14 000 arrestations de résistants pendant la Seconde Guerre mondiale ? Dans Klaus Barbie : un procès pour mémoire, les réalisateurs Philippe Picard et Jérôme Lambert donnent la parole à ceux qui ont assisté au procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, jugé pendant deux mois en 1987, après quarante années de cavale. Devant 800 journalistes, 106 témoins et 40 avocats, pour la première fois en France, un homme est jugé pour crime contre l’humanité, et le procès est intégralement filmé.

Dans le public de l’audience, des étudiants, journalistes et jurés, assistaient, bouche bée, aux témoignages des victimes de dos. Jérôme Lambert et Philippe Picard ont fait revenir ces anonymes dans la salle des Pas Perdus du Tribunal de Lyon, trente ans plus tard, et les ont confrontés à ces images, aux visages des victimes de Barbie. La force des archives est intacte, les larmes du journaliste Sorj Chalandon face aux cris d’une victime éplorée à la barre ne le montrent que trop bien.

Une image n’est jamais neutre, à partir du moment où l’on cadre, on prend parti, Sylvie Lindeperg, historienne spécialiste des archives.

Pourtant, les images du procès se voulaient objectives et respectaient un cahier des charges précis, fixé par la loi Badinter pour la constitution d’archives audiovisuelles : ne surtout pas faire de zooms qui dramatiseraient la scène et éviter de filmer le public. Pour l’historienne Sylvie Lindeperg, cette volonté de neutralité est illusoire : “Une image n’est jamais neutre, à partir du moment où l’on cadre, on prend parti”, explique-t-elle. La décision de Daniel Borgeot, réalisateur du procès, de filmer la fille de Barbie pendant le délibéré est révélatrice : la subjectivité l’emporte. “Comme si l’instinct de l’homme de télé, bridé et frustré tout au long du procès, faisait brutalement retour pour prendre la dimension d’un acte manqué“, analyse la spécialiste dans son article « Du prétoire à l’écran ».

Du trop-plein au trop peu d’archives

Grâce à cet “instinct d’homme de télé”, les réalisateurs de Klaus Barbie, la traque, Christophe Brulé et Vincent Tejero, livrent un documentaire plus sensationnaliste que celui de leurs confrères, qui jouent sur l’émotion. Pendant quarante ans, Barbie parvient habilement à braver les autorités françaises : protégé par les services secrets américains, il se réfugie en Amérique latine, modifie son identité et devient Klaus Altmann, s’allie avec les trafiquants d’armes boliviens et aide même à un coup d’Etat dans le pays ! Un destin épique, certes, mais qui mobilise peu d’images d’archives, lesquelles sont toutefois choisies minutieusement.

La solution ? Injecter les codes du film d’espionnage, utiliser une narration énergique et simple, ainsi que des reconstitutions, quitte à grossir le trait. “On a besoin de clichés pour que le spectateur rentre dans l’histoire facilement“, explique Christophe Brulé.

La multiplicité des travaux sur Klaus Barbie aurait pu donner un goût de déjà-vu à ces documentaires. Pourtant, aussi différents soient-ils, ils livrent un nouveau regard sur une personnalité tristement célèbre. Dans Klaus Barbie, la traque, les réalisateurs montrent, par exemple, le rôle incontournable de Barbie dans la transaction d’armes entre la Bolivie et la France.

Le film sur le procès se fait quant à lui l’écho de plusieurs générations : celle des victimes de Barbie, celle des témoins oculaires du procès, et la nôtre, détentrice de la mémoire collective. “Ni pardon, ni oubli !” enjoignait une vieille dame victime de Barbie aux jeunes devant le tribunal de Lyon. Ces mots ne peuvent que raisonner encore, trente ans plus tard.

Ulysse Cailloux, Corentin Fouchard, Julie Lassale, Constance Vilanova