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[FIFH 2021] Camille Ménager, « Les histoires qui ne sont pas racontées sont celles des femmes »

Propos recueillis par Lucile Bihannic

La photographe Gerda Taro est une pionnière du photojournalisme. Elle a documenté la guerre d’Espagne. Y a perdu la vie. Son décès à 26 ans a mis un terme à sa carrière de façon prématurée. Elle laisse des centaines de clichés qui témoignent de son « talent et de son courage ». Son nom s’est pourtant effacé, éclipsé par celui de son compagnon de route, Robert Capa. Avec son film, Sur les traces de Gerda Taro, l’historienne et documentariste Camille Ménager a voulu retracer son histoire.

Comment avez-vous découvert la photojournaliste Gerda Taro, alors que très peu de documents existent sur sa vie ?

Camille Ménager : Je m’intéresse à l’image de guerre depuis la Crimée jusqu’à aujourd’hui. Lors de recherches sur le photographe Robert Capa et la guerre d’Espagne, je suis tombée sur un roman de l’Espagnole Susana Fortes, En attendant Robert Capa, qui parle de Gerda Taro. Je ne la connaissais pas. À part une biographie de la fin des années 90 en Allemagne, il y avait peu de choses sur cette femme. En 2013 à Paris, je visite l’exposition La Valise mexicaine [une exposition itinérante sur le contenu d’une valise comportant des négatifs sur la guerre d’Espagne, dont ceux de Gerda Taro]. J’ai été touchée par son parcours. Elle avait tout pour avoir une carrière incroyable : des photographies sur le front en Espagne ou à l’arrière. Elle se baladait dans la rue, prenait les bâtiments en ruine. Ces photographies sont très belles. Comme celle d’un joueur d’accordéon aveugle. Elle avait le génie pour déclencher son objectif au bon moment.

Sur les traces de Gerda Taro, comme votre dernier documentaire, Tu seras mère, ma fille (2019), parle des femmes. Celles qu’on mentionne peu, celles qu’on oublie. Quelle importance détiennent-elles dans vos recherches et vos documentaires ?

Camille Ménager : Je me suis posée la question mais il y a aussi une part de hasard qui fait que mes deux films traitent l’histoire de femmes. Dans un monde idéal, on n’aurait pas à le faire spécifiquement. Elle devrait déjà être relatée. J’aimerais me dire que je ne m’intéresse pas qu’à elles mais il se trouve que les histoires qui ne sont pas racontées sont celles des femmes. Naturellement cela créé des sujets et tant mieux. L’idéal sera quand on n’en aura plus besoin. Que les récits soient dits sans mettre l’accent sur le fait d’être une femme.

Comment expliquer l’absence de Gerda Taro dans l’histoire du photojournalisme ?

Camille Ménager : Gerda Taro a été oubliée en partie car à sa mort, elle n’avait pas de famille pour récupérer ses photographies, ses archives ou d’éventuels documents personnels. Peu de lettres, écrits, cartes ou photos d’elle-même. Ses clichés ont été – de façon plus ou moins assumée – mêlés à ceux de Robert Capa [son compagnon et collègue]. Il n’y a donc pas eu de recherches documentaires. De plus, il est difficile de quantifier l’œuvre de Gerda Taro. Tout le travail documentaire est compliqué à mener. Aujourd’hui, la majorité de ses photos sont à l’ICP, le centre international de la photographie à New York. La conservatrice, Cynthia Young n’a jamais pu me donner de réponse claire sur le nombre de photographies, de bobines ou de négatifs attribués à Gerda Taro. Quelques centaines. Parfois, on a un négatif mais pas de tirage, ou un tirage sans le négatif. On ne peut alors pas savoir s’il fait partie d’une série ou non.

Comment retracer le parcours d’une personnalité dont la vie a été si peu commentée ou documentée ?

Camille Ménager : Il faut lire tout ce qui a été écrit sur elle, comme la biographie d’Irme Schaber ou le livre de François Maspero, L’Ombre du Photographe. Or cet essai est très analytique et ne peut pas me servir de source primaire. La recherche est forcément longue. Elle se fait en amont de l’écriture du film mais aussi en parallèle, au gré des rencontres et des interviews. On apprend de nouvelles choses, on découvre une photo inconnue. La base principale s’agrège au cours de la fabrication du film. Heureusement, elle a énormément photographié en peu de temps. Les clichés que je préfère ne font d’ailleurs pas partie des plus connus. Je les ai découvert dans les archives de l’ICP pendant le montage, notamment les planches contact de la valise mexicaine. Il s’agissait de photos que personne n’avait jamais vues. Je n’ai pas forcément la culture du scoop mais c’était fantastique de découvrir des photos non analysées. Par exemple, tout le monde glose autour de la femme agenouillée – et cette photo est super – mais là j’ai aimé me dire que j’avais devant moi des clichés non dévoilés. Sur l’un d’entre eux, à Madrid, deux enfants se hissent à l’arrière d’un tramway, dans la ville un peu détruite. J’adore cette photo. On pourrait presque se croire hors d’un temps de guerre.

 

Femme de la milice républicaine s’entraînant sur la plage, Barcelone, photographie de Gerda Taro, août 1936, International Center of Photography

Camille Ménager : Le documentaire reste l’espace privilégié pour parler de notre histoire collective et explorer le passé. On convoque notre imagination pour interroger les événements. On a le temps de changer les choses, adapter l’écriture en fonction des nouveaux éléments qu’on trouve. Sur les traces de Gerda Taro n’est pas un film destiné à des spécialistes mais à un public large. Je voulais intéresser les gens à la vie de cette femme et montrer son travail.

Pourquoi le documentaire filmé vous a paru être le meilleur moyen pour raconter Gerda Taro ?

Et avec Gerda Taro, il y avait tous les ingrédients pour raconter un récit passionnant : sa vie, à la fois personnelle et les événements vécus. Elle a vraiment eu une trajectoire qu’on a envie de lire, de voir, ou d’écrire. En tant que photographe, elle traverse des moments très constitutifs de notre siècle : la montée du nazisme en Allemagne, le Paris de l’entre-deux guerres, la guerre d’Espagne. Ce sont des lieux, des géographies, des moments et des chronologies captivants.

Dans le film, vous vous interrogez sur la « juste place dans l’histoire » de la photographe. Comment restituer à Gerda Taro celle que mérite son œuvre dans le photojournalisme ?

Camille Ménager : Je ne sais pas si c’est possible d’y arriver. Il faut rester humble dans la façon dont on raconte l’histoire des personnages de notre passé. Souvent, pour Gerda Taro ou d’autres, on se permet d’inventer un peu. On ne peut pas s’empêcher de se demander quelle trajectoire elle aurait emprunté si elle n’était pas morte si jeune [Gerda Taro est décédée en 1937 en Espagne, la veille de ses 27 ans]. Il y a un côté tragédie. Elle aurait sûrement photographié la seconde Guerre Mondiale. J’ai envie de rester sur une histoire objective d’elle. Cela n’est pas possible. Il y a forcément mon regard, mon ressenti, mes recherches. Gerda Taro a été invisibilisée pour plusieurs raisons. Je ne voudrais pas faire l’inverse en la surexposant et en exagérant sa place dans l’histoire. Je ne veux pas participer à l’élaboration d’un mythe. De fait, réaliser un film sur quelqu’un participe tout autant à la construction – dans le meilleur cas de l’histoire – dans le moins bon d’un mythe. Pour lui attribuer sa juste place, je pense qu’il ne faut pas être définitif et continuer à s’interroger. Il faut savoir accepter qu’on ne sait pas tout.